Cindy Dumais, Quand je suis très seule (avec Clarice Lispector), 2021, détail, encre sur Phototex marouflé sur bois. Avec l’aimable permission de l’artiste. | detail, ink on Phototex mounted on wood, Courtesy of the artist.
Cindy Dumais
du 6 septembre 2024 au 19 octobre 2024 Garder le contact
Vernissage le vendredi 6 septembre de 17h à 22h - Rentrée de Gaspé! Visite commentée de l’exposition par Cindy Dumais de 19h30 à 20h30!
Cindy Dumais ouvrait, en 2017, un vaste chantier d’exploration artistique intitulé ENTRETIENS. Dans ce projet mené en collaboration avec des artistes, des écrivains et écrivaines, Dumais met en espace des dialogues interdisciplinaires à travers des œuvres installatives. Travaillant à partir de brouillons d’œuvres littéraires, elle s’intéresse notamment à l’état brut du texte, au geste et à la matérialité de l’écriture afin de les mettre en conversation avec sa pratique artistique. L’exposition Garder le contact participe de ce chantier tout en ouvrant une autre piste de réflexion : comment entrer en dialogue avec la matière?
L’invitation à « garder le contact » peut paraître contradictoire, car elle invite à prolonger le dialogue au moment même où il cesse. Cependant, cette contradiction apparente souligne surtout que la distance est nécessaire au dialogue. Maintenir un dialogue, c’est aussi entretenir, par la solitude, la distance qui le rend possible. Ce corpus rassemble des œuvres dont l’existence matérielle tient elle aussi du dialogue. Ce qui apparaît dans les œuvres de Dumais correspond à une certaine exigence. Il ne s’agit pas de représenter un dialogue que l’artiste mène avec d’autres, mais de mobiliser la matière du dialogue : les traces de la distance, d’une rencontre qui perdure en silence dans l’écart qui sépare de l’autre tout en maintenant la relation. Si la présence de la matière vient à parler, c’est pour dire qu’elle ne sait faire autrement que se taire, qu’elle préfère secrètement rester à distance.
Garder le contact ne correspond pas à une simple métaphore. Mettre en espace des récits, des rencontres et des dialogues demande du travail. Bien qu’il apparaisse de manière modeste, comme tout ce qui relève du monde ouvrier, le thème du travail présent dans ce corpus met en place les exigences des rapports humains et de la création artistique. Garder le contact demande du temps et occupe un espace, qu’il soit mental ou matériel. Le dialogue implique une activité de même qu'une attention à ce qui tente de s'exprimer. Par ses œuvres, l’artiste invite à ne pas se perdre de vue, à demeurer à l'écoute pour maintenir dans l'existence la pluralité des voix, des récits et des rencontres qui traversent les existences matérielles qui en témoignent. Comme des souvenirs accumulés, les objets présentés portent à fleur de peau la possibilité d’une rencontre future.
Que ce soit sous la forme du livre ou de la page, du tissu ou de la surface moelleuse de l’oreiller, les installations de ce corpus apparaissent à la jonction d’un espace narratif et d’un espace matériel. Plutôt que de les distinguer, le travail de l’artiste invite à considérer le double statut de ces objets qui donne lieu au dialogue où chaque chose existe seule et seulement en co-existence. Comme l’indique la citation de Clarice Lispector : « J’existe seulement dans le dialogue. » Dans le dialogue, l’ensemble n’abolit pas la solitude. Au contraire, chaque élément du corpus se présente dans son démembrement, de manière partielle comme s’il était ouvert et en attente d’une réponse. Ni symbole ni objet brut, leur matérialité traversée de signes fait remonter à la surface les récits et les formes d’une société qui ne se réduit pas à des symboles. Ainsi, l’importance accordée à la dimension plastique des objets n’entre pas en contradiction avec la textualité qu’ils évoquent.
Une question demeure qui relance à nouveau le dialogue. Quelle société, quelle forme du Nous émerge dans ce dialogue avec la matière ? Ceux et celles qui le voudront bien pourront, à leur tour, dans une connivence silencieuse et distante, devenir les gardiens et gardiennes du contact.
Les recherches de Cindy Dumais se concentrent sur la transposition du langage vers la matière, questionnant l'identité et la référence à travers l’expérience du corps. Des extraits tirés de la littérature et de la philosophie, qui sont consignées dans ses carnets, font partie d’un processus d’interrogation de la production artistique elle-même, sous une forme dialoguée.
Elle a présenté une quinzaine d'expositions individuelles et a participé à près d’une cinquantaine d’expositions collectives au Canada et à l’étranger, dont la plus récente à Das Esszimmer (Bonn, Allemagne) en mai 2024. Ses œuvres ont été acquises par des collections privées et publiques, dont celles du Musée d’art contemporain de Montréal, du Musée national des beaux-arts du Québec et de la Collection Loto-Québec. Elle a été sélectionnée pour une résidence à Annandale Artist Residency (Île-du-Prince-Édouard) en juin 2023. En 2021, elle a reçu le Prix de la créatrice de l'année au Saguenay Lac-Saint-Jean décerné par le Conseil des arts et des lettres du Québec. Elle tient le double rôle d'autrice et d'éditrice depuis 2005 avec LaClignotante et elle a de plus cofondé AMV/Art-Mobilité-Visibilité.
Émile Lévesque-Jalbert est doctorant au département de Langues et Littératures Romanes de l'université Harvard. Ses recherches portent sur la pensée écologique, les arts littéraires et la littérature contemporaine française et francophone. Ses travaux ont été publiés au Québec, en France et aux États-Unis.